Entre l’utopie et la mort1, il semble bien que le Parti socialiste ait finalement choisi… la mort. Au lendemain de la victoire de Raphaël Glucksmann à la primaire de la gauche, il faut les avoir regardé et écouté, ces cadres du Parti socialiste marchant sans tête, se congratuler et se réjouir de « ce beau moment démocratique » comme a osé le qualifier le député des Landes Boris Vallaud sur son réseau social! A 15 euros le droit d’entrée pour pouvoir voter, ce scrutin avait pourtant bien l’allure d’un vote censitaire2 de sinistre mémoire. 120 000 personnes ont voté. Qui sont ces électeurs-payeurs? Près de 80 000 d’entre eux (les deux tiers donc), ne sont semble-t-il ni encartés au Parti socialiste ni au parti Place publique… Avec ça, le champion est élu avec 66% des suffrages. Comme le dit Vallaud, on a effectivement là tous les ingrédients d’un « beau moment démocratique ». Et qu’importe si quelques grincheux y verraient plutôt « un beau moment de foutage de gueule ». Plus c’est gros, plus ça passe. On dira que l’époque veut ça.
Au moment de s’exprimer dans les médias, seule compte aujourd’hui la musique des mots. Le sens ne compte plus. Il suffit juste d’avoir l’air de, d’adopter le ton convenu, d’être dans la posture attendue. Ceci fait, on peut dire à peu près n’importe quoi. Ce qui permet à Glucksmann de s’affirmer sans contredit tranquillement de gauche. Ce qui l’autorise aussi, lui qui n’est pas du genre à se moucher du coude, à annoncer qu’avec son auguste personne démarre « la bataille de France ». Rien que ça! Le type est de Gaulle et Churchill à la fois! Notoirement de droite, ce mini-Macron en puissance ratisse sans vergogne les derniers picaillons du PS pour financer sa campagne sous les vivats de quelques militants qui ne savent plus quelle formule inventer pour pouvoir encore se réclamer d’une gauche à peu près crédible. Récemment, sur le fil d’un réseau social, un conseiller du cabinet de Carole Delga (elle-même apologète zélée de ce genre de concept gazeux3) déclarait sa flamme à Glucksmann en louant son appartenance à « la gauche du réel ». La formule — c’est le moins qu’on puisse dire — sonne bizarrement à l’oreille. Car on sent bien que cette gauche « du réel » se distingue forcément de ce qu’on devrait appeler « la gauche réelle ».

« La Liberté ou la mort ». L’allégorie du peintre Jean-Baptiste Régnault (1795) illustre une célèbre devise de la Révolution française. Elle illustre assez bien aussi le dilemme auquel s’est confronté le Parti socialiste qui, semble-t-il, a fini par choisir…
Si la gauche du réel n’est donc pas réellement la gauche réelle, qu’est-elle donc? La vérité est que cette expression, « gauche du réel »4, est un marqueur chimiquement pur du macronisme. Sans même s’en rendre compte, les socialistes éperdus qui la reprennent aujourd’hui à leur compte se dévoilent (pour ne pas dire qu’ils se trahissent…). Qui se réclame de la gauche du réel est réellement du centre. Le centre, c’est cet espace dans lequel celles et ceux qui se prétendent encore de gauche recherchent plutôt la compagnie et l’amitié des gens de droite que de ceux qu’ils pourraient trouver à leur propre gauche. C’est le lieu des renégats qui, venant de gauche comme de droite n’assument pas leurs renoncements. L’expression « gauche du réel » fonctionne comme un mot de passe, un signe de reconnaissance, un « dog whistle » disent les anglo-saxons. Elle est macroniste parce qu’Emmanuel Macron lui-même s’en est réclamé il y a dix ans déjà.
Le 4 septembre 2016, invité de l’émission « Questions politiques » sur France Inter, Emmanuel Macron opposait cette obscure « gauche du réel » opportunément sortie du placard à une « gauche statutaire » sclérosée. « La gauche du réel a à parler avec les centristes et une partie de la droite qui est beaucoup plus proche de cette gauche que de Nicolas Sarkozy », déclarait-il notamment (lire l’article du Monde). C’est avec ce genre de grenade sémantique dont personne ne saisit véritablement le sens (c’est fait pour ça), qu’Emmanuel Macron a dynamité toutes les tentatives d’union de la gauche. Mais les idées ont la vie dure, et la gauche transformatrice, au grand dam du Parti socialiste qui ne s’en remet (et ne s’en remettra) pas, s’est reconstituée au sein et autour de La France Insoumise. Dix ans plus tard, nous en sommes là. Jean-Luc Mélenchon et son programme ont le vent en poupe, le Parti communiste est déchiré, les Ecologistes écartelés, tandis que le Parti socialiste qui, pour la première fois depuis 1969 n’aura pas de candidat à l’élection présidentielle, se retrouve à pousser un mini-Macron aux dents longues et aux manières bourgeoises empruntées. La honte…
Qu’en pensent les militants de base (s’il en reste) dans les fédérations locales? Nul ne s’en soucie. Devrait-on d’ailleurs s’en soucier? Les vieilles habitudes de la maison PS reprendront bientôt le dessus: les perdants de la primaire, Fauristes en tête, feront tout pour plomber discrètement (ou ouvertement pour les Ségolinistes) la campagne et le futur score du coucou désigné. François Hollande viendra en décembre rajouter sa touche primesautière de bordélisation personnelle. Aux moments gênants succéderont les scènes pathétiques. En panique, les grands médias à peu près tous vendus à la droite la plus réactionnaire quand elle n’est pas carrément extrême se déchaineront pour faire advenir le pire. Noël au balcon, Pâques aux tisons, dit-on… le dicton météorologique prend ici un sens funeste. Il y a pourtant de vraies raisons d’espérer. Car cette gauche du combat et de l’espoir n’est pas morte. Bien au contraire!
Dans le Gers (car c’est le département que l’on connaît), celles et ceux qui auraient pu être gravement émus de la situation dans laquelle s’est mis leur parti ont quitté le navire ou ont été exclus (les sans grades uniquement) pour déviationnisme. Ils se retrouvent depuis dans un « Mouvement des socialistes indépendants du Gers »5 qui vient régulièrement et opportunément rappeler que le socialisme n’est heureusement pas la propriété du parti éponyme. Dans un communiqué intitulé « Glucksmann candidat, le dernier clou du cercueil socialiste », l’association fidèle à la formule de René Renoult, « Pas d’ennemi à gauche », affirme son soutien à la candidature de Jean-Luc Mélenchon pour l’élection présidentielle de 2027. A ceux qui pourraient encore s’illusionner sur l’engagement à gauche de Raphaël Glucksmann, ces derniers rappellent que « dans le Gers, on observera que cette désignation ne peut que rapprocher ce qu’il reste de la fédération départementale du Parti socialiste du député macroniste Jean-René Cazeneuve dont la fille et le gendre sont dans le premier cercle des conseillers et soutiens de Glucksmann ». On rajoutera pour ceux qui auraient encore des doutes que le nouveau directeur de campagne du candidat « de gôche » n’est autre que Simon Bernard, ancien conseiller politique auprès du cabinet d’Elisabeth Borne, la championne du 49.3, puis directeur de cabinet adjoint d’Amélie Oudéa-Castéra, ancienne ministre des Sports et de l’Education nationale dont la carrière gouvernementale fut émaillée de polémiques tonitruantes sur ses conflits d’intérêt et autres scandales médiatiques alimentées par les positions scabreuses qui furent les siennes.
Glucksmann est le faux nez d’une tentative assez grossière de « macronisme saison II ». Cela se voit et se verra de plus en plus au fil des semaines. C’est ce qui précipitera la manœuvre vers son échec. Qu’est donc venu faire le Parti socialiste dans cette galère? Il n’est même plus temps de se poser la question. La chose à faire désormais, c’est de se battre pour faire élire le seul programme véritablement de gauche qui soit sur la table, celui qu’incarne la candidature de Jean-Luc Mélenchon.
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1- Référence à l’ouvrage de l’écosocialiste René Dumont, « L’Utopie ou la mort » (1973)
2- Largement pratiqué sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, ce mode de scrutin abandonné en 1848 excluait tout citoyen n’ayant pas assez de revenus pour pouvoir payer le cens, un impôt dont le montant minimal pouvait être assez élevé selon les époques.
3- On se souviendra notamment de l’inénarrable « gauche du faire », de l’incontournable « gauche de gouvernement », de la douteuse « gauche du travail », de l’impayable « gauche des solutions », et on en passe certainement…
4- L’expression « Gauche du réel » a également été utilisée en 1974 par Jean-Jacques Servant-Schreiber dans un article du Monde. Président du Parti radical, chantre du Mouvement réformateur, conglomérat d’organisations de centre-gauche et de centre-droit, JJSS était viscéralement opposé à toute alliance avec le Parti communiste. Les époques se suivent, les obsessions centristes restent…
5- Mouvement auquel adhèrent pleinement la présente Forge socialiste ainsi que l’auteur de ces lignes.