
Le feuilleton de l’été autour de la loi Duplomb met en lumière la manière dont est entretenue auprès du grand public une somme considérable de malentendus de nature à biaiser tout débat sur les problématiques agricoles. Ceci repose principalement sur une mise en scène caricaturale et mensongère : celle d’une population agricole prétendument homogène assiégée par des hordes d’environnementalistes furieux entraînant derrière eux des pans entiers d’une société civile innocente et naïve, majoritairement urbaine, et donc totalement ignorante de la complexité des réalités rurales. Or, si la voix des syndicats majoritaires domine, la population agricole est très loin d’être unanime sur ces questions. Quant à cette soi-disant nébuleuse environnementaliste, elle est assurément bien plus nuancée et bien plus ouverte que ce qui en est dit communément.
Le mois dernier, le président des Jeunes Agriculteurs, Pierrick Horel, a été obligé de le reconnaître : plus de 1,7 million de signatures pour abroger une loi censée « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur », on peut difficilement passer à côté. Mais bon, tous ces signataires de bonne foi sont-ils vraiment bien informés ? Ne sont-ils pas effarouchés par les chiffons rouges qu’agitent sous leurs nez innocents et sincères, les vrais méchants de l’affaire, ces écologistes et autres gauchistes qui abordent ces sujets éminemment subtils et complexes avec des propos « clivants », donc propres à attiser les conflits, c’est-à-dire à empêcher tout débat1 ? Dans une tribune publiée à la fin du mois de juillet, soit avant que la fameuse pétition n’atteigne et dépasse les deux millions de signataires, le président des Jeunes Agriculteurs, syndicat pouponnière de la FNSEA, en appelle à une sorte de « halte au feu », de paix des braves afin de repartir sur des bases apaisées. On s’est manifestement mal compris, il faut donc qu’on s’explique mieux, ou plutôt qu’on explique mieux…
Il dénonce la caricature (d’accord avec lui sur ce point) dans laquelle est tombé un débat qui oppose agriculture et écologie tout en caricaturant lui-même sans vergogne lorsqu’il présente l’état de la confrontation en cours comme étant celle opposant « d’un côté ceux qui n’en ont rien à péter de la situation des agriculteurs2, de l’autre ceux qui n’en ont rien à faire des normes environnementales ». Et de regretter que « chaque problématique agricole devienne ainsi un champ de bataille idéologique ». Une position qui occulte, tout à fait volontairement on peut le craindre, que chaque problématique agricole est pourtant et effectivement le fait (ou la conséquence) de choix idéologiques.
Le président des JA estime que « cette totémisation [de l’agriculture] empêche le débat de fond et nuit à la capacité collective d’affronter les vrais enjeux ». Il omet toutefois de dire ce que sont pour lui les « vrais enjeux », alors même que c’est cette question qui devrait faire l’objet d’un solide débat préalable à toute discussion sérieuse sur le sujet. S’il fait cette omission, c’est que pour lui, les enjeux sont évidents : ils sont ceux du maintien coûte que coûte d’un modèle d’agriculture productiviste et industrielle dans le cadre d’un marché mondialisé. Mais d’autres priorités pourraient être mises en avant, comme celle de la restauration de la biodiversité allant de pair avec l’invention et la promotion d’un autre modèle agricole qui ne serait pas en opposition avec les enjeux écologiques mais qui en serait l’agent actif. Ces modèles existent qui, c’est fâcheux, nuisent gravement aux intérêts de puissants industriels3. Agroforesterie, culture sur sols vivants, polyculture-élevage, agriculture paysanne sont donc confinées au rang de niches exotiques, d’archaïsmes aimables, de compléments de gamme réservés à cette population de bobos qu’on adore détester, alors même que ces techniques devraient être promues et développées au service des masses.

Pierrick Horel, lors du 58e congrès national des Jeunes Agriculteurs. Dans une tribune publiée en juillet dernier, le président des JA dénonce « une totémisation de l’agriculture ».
Dans son texte, le président des JA en appelle au réveil de cet « esprit de planification » qui a permis à la France de bâtir par le passé « de grandes politiques agricoles stratégiques ». Rappelons au passage que la plus grande politique de planification menée par la France fut celle du remembrement4 très douloureusement vécue par un grand nombre d’agriculteurs et dont on peut dire qu’elle est la cause aujourd’hui d’une bonne partie de nos tracas. Cette stratégie fut tout à fait payante pour le modèle agro-industriel qu’elle cherchait à promouvoir et dramatiquement coûteuse en termes de ravages causés à l’environnement aussi bien que de dévastation de la démographie agricole (depuis le début des années soixante, la France est passée d’une population de plus de 3 millions d’agriculteurs à quelque 400 000 aujourd’hui).
Alors oui, la planification est sans doute la bonne méthode à condition qu’elle ne soit pas mise en œuvre avec la brutalité autoritaire qu’ont vécu les innombrables victimes du remembrement. A condition aussi et surtout (cela nous ramène à la question précédente) de se mettre d’accord sur les enjeux à satisfaire. Les syndicats agricoles majoritaires (FNSEA et JA) ne veulent pas changer de ligne. C’est écrit noir sur blanc dans le communiqué commun qu’ils ont émis le 7 août dernier après la censure de plusieurs passages de la loi Duplomb par le Conseil constitutionnel : « Nous demanderons que les points censurés soient rapidement repris dans un prochain texte agricole. » Il est particulièrement piquant de lire quelques lignes plus bas que « la pétition contre cette loi traduit une inquiétude des Français sur leur alimentation, leur santé et l’environnement. JA et la FNSEA ont entendu ces préoccupations » (…et s’en foutent complètement, a-t-on envie d’ajouter). Dans la même veine, on voit bien que lorsqu’il fait part dans sa tribune de son ambition « d’adapter l’agriculture au changement climatique », le président des JA n’envisage pas de réformer les méthodes de production actuelles pour agir sur le changement climatique et ses conséquences, mais bien de les adapter pour continuer sur la même ligne sans que les profits (non pas des agriculteurs bien sûr, mais du complexe agro-industriel) n’aient à souffrir du changement climatique qui peut bien continuer puisque, on vous le dit mais personne n’écoute, on réussira toujours à s’adapter…
Enfin, comment ne pas s’interroger sur la vision de l’agriculture souhaitable et soutenable que peut bien avoir le président de la FNSEA, à la tête d’une exploitation céréalière (mais pas que) de 700 hectares, président du conseil d’administration d’Avril, groupe industriel et financier de la filière française des huiles et protéines végétales, ancien courtier et négociant de matières premières agricoles sur les marchés financiers, et porteurs de bien d’autres casquettes comme sa fiche Wikipedia en dresse la liste exhaustive? Qu’est-ce qu’un homme comme Arnaud Rousseau est prêt à laisser de sa chemise dorée pour améliorer le train de vie de l’immense majorité des agriculteurs contraints de trimer pour des clopinettes tout en ravageant l’environnement et leur santé? Que défend-il en premier: l’intérêt des entreprises qu’il dirige ou celui d’une agriculture rémunératrice des agriculteurs et réparatrice de la nature?
Pour s’assurer qu’on ne touche pas au modèle, la planification pour FNSEA et JA doit donc être le fruit d’une discussion menée dans un cercle restreint ne comprenant que l’État, les collectivités, les agriculteurs et les filières. Cette affaire ne peut donc être pensée qu’entre gens qui se comprennent, à l’écart de la société civile, celle qui s’angoisse de la disparition des insectes et des oiseaux, de la pollution de l’eau et de la minéralisation des sols, de l’augmentation des cancers et des maladies neuro dégénératives, tous ces empêcheurs de croissance infinie sur fond de dumping social mondialisé, ces citoyens dont on a « entendu les préoccupations » (dont on se fout) mais qui, on peut se le dire entre nous, en matière d’agriculture, n’y connaissent rien et n’ont donc pas vraiment leur mot à dire… Et bien non, ces sujets ne sont pas des sujets techniques à résoudre entre techniciens, mais des sujets hautement politiques à débattre devant les citoyens ! Car l’hypothétique réforme en profondeur de l’agriculture que la situation environnementale exige ne pourra advenir sans une profonde reconsidération de l’ensemble de nos modes de vie toujours plus consommateurs d’énergie, toujours plus destructeurs des conditions d’habitabilité de la planète.
Il est dramatique de voir à quel point chaque donnée du débat repose sur des mythes et des airs de flûte du genre de ceux qui ont mené tous les enfants d’Hamelin à leur perte. Dans leur communications respectives, FNSEA et JA n’oublient jamais de rassurer leur public en lui rappelant au détour d’une phrase que les agriculteurs sont « des acteurs stratégiques capables de produire pour nourrir la population ». Les agriculteurs qui nourrissent la planète est une aimable fable qui cache une réalité moins romantique : car ce que nourrissent les agriculteurs, c’est d’abord le marché qui, lui, se charge de nourrir la population, plutôt de plus en plus mal et de manière de plus en plus inégalitaire peut-on déplorer.
On est également désolé d’apprendre à la lecture de ce même communiqué du 7 août que « les Jeunes Agriculteurs sont exaspérés par le fait que certains [qui donc ?] en ont profité pour relancer une énième guerre de tranchées visant à opposer agriculture et écologie dans un débat qui se radicalise ». On les rejoint sur un point : il n’y a pas de guerre (et encore moins de guerre de tranchée) à mener contre les agriculteurs qui ne peuvent être que des alliés dans la bataille environnementale et cela pour une raison toute simple et évidente : c’est qu’ils sont aussi les premières victimes du réchauffement climatique, de l’effondrement de la biodiversité, de la minéralisation des sols, de la pollution des eaux et des cataclysmes qui vont avec. Ils sont aussi spécialement victimes d’une chose terrible qui s’appelle le marché mondial dans un contexte de concurrence libre et non-faussée. Les syndicats agricoles seraient bien inspirés, par exemple, de lutter contre cette règle communautaire pour le coup totalement idéologique consistant à interdire toute régulation intra-européenne des marchés ce qui entraîne, partout, une course mortifère au moins-disant social et environnemental.
On ne les rejoindra pas en revanche sur cette manière d’agiter façon chiffon rouge ce qu’ils appellent sur le mode de la déploration « la radicalisation du débat ». Car ce débat est par nature radical. Les questions qu’il soulève ou qui le sous-tendent sont si graves et concernent une sphère tellement plus large que le seul domaine de l’agriculture qu’on ne peut raisonnablement y répondre qu’en y apportant des solutions radicales. La radicalité, cela consiste précisément à se saisir des problèmes « à la racine » en même temps que l’on interroge les racines de ce que sont nos relations à la terre, à la nourriture, au commerce, au partage et j’en passe. Ne vaut-il pas mieux remettre en cause aujourd’hui l’ensemble de nos façons de faire depuis des décennies, des siècles, voire des millénaires pour certaines, que d’attendre de n’avoir même plus besoin de répondre à la question ultime qui finira par nous être collectivement posée (sans doute plus rapidement qu’on ne croit) si nous ne faisons pas ce qu’il faut : celle d’avoir à choisir entre le vivre et le mourir ?
Les agriculteurs ont raison de se sentir injustement visés car, il faut le dire une fois encore, ils ne sont pas les responsables mais les victimes d’un système qui les utilise et les abuse. Il faut, pour mieux comprendre la question agricole, penser avec le vocabulaire du marxisme, en termes de classe exploitée et de classe d’exploiteurs. Car depuis longtemps, ce sont les industriels qui contrôlent la production agricole et encaissent les masses d’argent de la valeur ajoutée. Les banquiers s’enrichissent, les courtiers, les négociants, les distributeurs s’enrichissent, une petite élite de gros exploitants s’enrichit pendant que la grande masse des agriculteurs est tenue serrée, aux portes de la misère, principalement par la soumission obligatoire à des process industriels auxquels ils ont été pleinement intégrés, par la dette généralisée à laquelle s’ajoutent la compression constante des marges et la course impitoyable à la baisse des coûts de production. La condition qui est faite aux agriculteurs est absolument révoltante. Elle devrait être mieux connue et mieux comprise par la société civile qui s’en indignerait à son tour et descendrait dans la rue pour le dire.

« Reprendre la terre aux machines », un texte essentiel de l’Atelier paysan pour comprendre le paradigme délétère dans lequel sont enfermés les agriculteurs.
Cette prolétarisation de la classe agricole qui devrait être dénoncée par l’ensemble des syndicats est parfaitement décrite dans le manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire « Reprendre la terre aux machines » de l’Atelier paysan5, un texte essentiel en ce qu’il pose au bon niveau la problématique sur laquelle nous devrions débattre. « La situation du paysan intégré est semblable à celle d’un tourneur auquel l’industriel métallurgique dirait Je te propose de travailler un an dans mon usine, mais achète le tour sur lequel tu travailleras — ou même : Je te vends à crédit le tour sur lequel tu travailleras pour moi. »6 Les agriculteurs sont au service exclusif de la croissance des industries des secteurs amont et aval. La véritable récolte du fruit de leur travail, ce n’est pas le blé, les fruits, les légumes ou la viande qu’ils produisent, mais c’est l’argent du blé, l’argent des fruits et légumes, l’argent de la viande qui, in fine, n’a pas vocation à finir dans leurs poches mais dans celles des actionnaires des industries de l’amont et de l’aval. Cette réalité n’est pas du tout conscientisée par le corps social qui continue de voir l’agriculteur comme un indépendant subventionné (formule oxymorique s’il en est) dont on ne comprend pas toujours bien dans les villes de quoi il se plaint.
Le président des Jeunes Agriculteurs se trompe et nous trompe lorsqu’il affirme que l’agriculture est devenue un « totem », et que cette « totémisation » empêche toute réflexion de fond. L’agriculture n’est pas un totem, mais elle est un révélateur puissant de ce que produit le capitalisme lorsqu’il est totalement débridé. Elle est un révélateur car elle a encore besoin de force humaine pour produire, une force humaine potentiellement revendicatrice bien que le système se charge de continuer à la réduire encore à coup de technoscience, de satellisation, de robotisation, de spécialisation et de division des tâches. Les JA peuvent bien se donner bonne conscience en affichant comme objectif de faire installer 10 000 agriculteurs de plus chaque année, les 400 000 d’aujourd’hui qui étaient 3 millions hier et plus de 7 millions avant-hier (en 1946) sont bel et bien voués à diminuer encore. Cette diminution est bien le fait d’une volonté qui n’est sûrement pas celle « des agriculteurs ». Et ce n’est pas une bonne nouvelle.
Face à de tels enjeux, la radicalité est non seulement souhaitable, elle est indispensable. L’objectif affiché par l’Atelier paysan est un poil plus ambitieux que celui des JA, comme on peut le lire à la page 153 de son précieux manifeste : « Nous avons affiché […] l’objectif d’un million de nouveaux paysans installés en France au cours des dix prochaines années. Un objectif à la fois modeste vu la gravité de la situation ; mais déjà « révolutionnaire », vu le degré de verrouillage du système que nous avons constaté. Faire sauter tout ou partie de ces verrous nécessite un mouvement social d’une nature et d’une ampleur inconnues dans le monde occidental des cent dernières années. Un mouvement qui aille à la racine d’une injustice sociale : l’alimentation et les conditions de sa production. Et qui prenne en compte un groupe social qui n’a été que très rarement au centre d’un mouvement populaire important dans le monde industriel : la paysannerie. » Installation d’un million d’agriculteurs en dix ans, désescalade technologique, création d’une sécurité sociale alimentaire, imposition de prix minimums aux frontières, c’est bien la radicalité des propositions de l’Atelier paysan (relayées par d’autres acteurs associatifs et syndicaux) qui peut faire espérer un quelconque changement, à la fois sur l’environnement et le climat, mais aussi sur la situation sociale des agriculteurs eux-mêmes, sur l’accès à une alimentation de qualité pour les plus pauvres, sur notre relation à des notions plus larges telles que le progrès, le profit, le partage, la propriété et j’en passe.
Car ce que révèle l’agriculture des effets catastrophiques du capitalisme se produit dans bien d’autres secteurs de l’industrie, à commencer par tout ce qui touche au numérique et qui continue de faire exploser de manière exponentielle nos besoins en énergie. La voix des esclaves du Tiers-Monde exploités dans l’extraction des métaux rares de plus en plus nécessaires à cette industrie est parfaitement inaudible dans nos contrées. Ces ressources minières dont l’extraction est monstrueusement polluante et consommatrice d’énergie sont devenues un enjeu stratégique qui est au cœur des grands conflits mondiaux comme on peut en être témoin actuellement dans le cas russo-ukrainien. Quant au coût environnemental de la fabrication des batteries de voitures électriques ou des éléments de panneaux photovoltaïques qui sont censés nous sauver de l’accumulation des gaz à effet de serre, mieux vaut ne pas en parler, sinon on va se mettre à pleurer !
Tout cela devrait faire de la question agricole le passage obligé, le nœud central, le moteur de toute réflexion sur la réforme de nos organisations sociales, elle-même ne pouvant être que le fruit d’un basculement de notre relation à notre « environnement » qui est aussi notre espace vital, notre « zone critique » auquel des penseurs comme Bruno Latour ont donné le beau nom de Gaïa. Il n’y a pas, comme on nous le présente toujours, un problème agricole qui devrait être traité et résolu spécifiquement, indépendamment de toutes les autres questions, industrielle, de santé, d’environnement, d’emploi, d’éducation, de formation, etc. La manière dont nos élus parlent des agriculteurs est d’ailleurs très révélatrice de cet isolationnisme dans lequel les acteurs de cette noble profession sont maintenus enfermés, comme si cette question agricole devait rester la leur et ne surtout pas devenir la nôtre, celle de l’ensemble des citoyens.


Le révélateur est cet emploi très généralisé et assez problématique du pronom possessif à la première personne du pluriel dès qu’il s’agit de parler des agriculteurs. On peut constater que beaucoup d’élus ne parlent plus, lorsqu’ils s’expriment sur le sujet, « des » agriculteurs mais de « nos » agriculteurs. Que signifie ce « nos » ? « Nos » élus, on comprend, c’est nous qui les avons élus. « Nos » enfants, on comprend aussi, c’est nous qui les avons mis au monde et qui les élevons. Mais « nos » agriculteurs, comment peut-on l’entendre autrement que comme une formule paternaliste, faussement affective, finalement bourgeoise et plutôt très déplacée dans le contexte ? On dirait « nos » agriculteurs comme on dirait « nos » gens de maison, « nos » jardiniers. Et puis qui sont les autres ? Que faisons-nous de ceux qui ne sont pas « nos », pas à nous, pas des nôtres donc, mais produisent quand même, avec des méthodes évidemment contestables, dans des conditions sociales pires que les nôtres, et dont nous sommes trop nombreux à être obligés, mondialisation et pouvoir d’achat obligent, de manger ou à tout le moins consommer les produits ?
Si l’on a l’ambition de faire réellement bouger les lignes, les agriculteurs, quand bien même ils seront de toute évidence les meilleurs alliés, ne sont certainement pas les bons interlocuteurs ou plutôt, pas les bonnes cibles ni les bons leviers. Puisqu’apparemment et ainsi qu’on nous le serine sur tous les tons, le vrai patron c’est le marché, c’est donc le marché que l’on doit viser en s’adressant à sa seule raison de vivre et de prospérer: le consommateur. Dans son manifeste, l’Atelier paysan propose d’user d’une arme non-violente d’autant plus efficace qu’elle est généralement considérée avec mépris ou condescendance: l’éducation populaire. Pour commencer, travaillons à faire connaître massivement le fonctionnement de ce système inique qui, non content d’exploiter ceux qui le servent, épuise notre environnement et notre santé. Faisons connaître aussi les solutions alternatives qui existent, battons-nous partout où c’est possible pour faciliter l’accès des plus pauvres à des aliments de qualité, usons partout, dans les arrière-cours et les quartiers, des armes de l’éducation populaire pour faire connaître et comprendre le scandale d’un système qui sacrifie les masses sur l’autel de la malbouffe pendant qu’une minorité éclairée se réserve les produits bio et le plaisir sain des aliments non-transformés.
Le premier combat à mener, c’est celui contre la duperie qui voudrait nous faire avaler qu’il n’y a aucune autre alternative que celle de la fuite en avant sur les ailes d’un progrès qui, déjà, nous conduit au pire. Pour ce faire, commençons par centrer le débat au bon endroit: l’urgence n’est pas de « rétablir la confiance » entre les agriculteurs et les Français (qui ne sont même pas fâchés contre eux d’ailleurs, mais qui auraient toutes les raisons de l’être contre un système hautement toxique), mais plutôt de réconcilier l’Humanité avec la Terre et donc, avec elle-même. Concentrons-nous sur l’urgence, qui est de mettre un coup d’arrêt à cette course folle à la marchandisation du vivant et à l’accaparement des richesses. Comme a prétendument dit un jour le général De Gaulle, l’intendance suivra…
____________________
- Une idée baroque en vérité, puisque débattre, c’est tout de même se battre par les armes de l’argumentation pour, justement, ne pas avoir à en utiliser d’autres, ce qui fait néanmoins du débat un conflit qui ne peut se résoudre que par l’abdication de l’un des débatteurs à la raison de l’autre, ou par l’obtention d’une entente sur une position commune. Autant dire alors que refuser le conflit, c’est refuser le débat.
- On notera combien la référence à une citation de Sandrine Rousseau est ici sciemment détournée de son sens initial, la députée écologiste n’ayant évidemment jamais dit ni signifié qu’elle n’en n’avait « rien à péter des agriculteurs ».
- N’oublions jamais que pour s’assurer des profits croissants, un marchand d’engrais a tout à fait besoin de méthodes culturales qui détruisent les sols tout comme un marchand de produits phytosanitaires a besoin de plantes hybrides sensibles aux maladies et aux ravageurs.
- Lire à ce propos l’excellente et édifiante bande-dessinée d’Inès Léraud et Pierre Van Hove intitulée « Champs de bataille, l’histoire enfouie du remembrement », ed. Delcourt.
- « Reprendre la terre aux machines, manifeste pour une autonomie paysanne et alimentaire », par l’Atelier paysan, ed. Points, collection Points Terre, 2021, réédition augmentée en 2023. L’Atelier paysan est une coopérative des technologies paysannes qui accompagne depuis 2009 « la conception et le colportage des technologies paysannes ». https://latelierpaysan.org
- Ibid, page 40.