La séquence des élections municipales s’est s’achevée. Le Parti socialiste, qui s’est enferré dans une posture anti-LFI de plus en plus mortifère, précipite sa descente aux enfers en appuyant des deux pieds sur l’accélérateur.

Le Désespéré, autoportrait de Gustave Courbet.
On ne voudrait pas que l’histoire qui sera racontée demain retienne que les socialistes français de 2026, après s’être épuisés dans de médiocres calculs, après avoir cédé aux renoncements et être allés au bout de tous les compromis, aient activement contribué à paver la route de l’extrême droite jusqu’aux sièges du pouvoir. Les échos du Bureau national du Parti socialiste qui s’est réuni pendant six heures au lendemain des élections municipales ne sont pas rassurants. On s’y est déchiré autour de cette question désormais éreintante des alliances avec LFI. Ce « cadeau » des ennemis de la gauche pour qu’elle se déchire est une gangrène. Elle dévore aujourd’hui les derniers rogatons d’un Parti socialiste qui n’en finit pas de céder à sa tentation centriste de la modération, de la négociation, du compromis qui mène toujours à l’abandon. Figure de proue de cette gauche soluble dans la compromission bourgeoise, Carole Delga offre un bon exemple en Occitanie de ce à quoi peut conduire l’abandon des lignes claires. La présidente de région déploie pourtant de grands efforts pour apparaître comme une grande prêtresse de la clarté. N’hésitant pas à user dans sa communication du « bruit et de la fureur » qu’elle dénonce chez les autres (plutôt chez « un autre » d’ailleurs), elle adopte volontiers dans son expression un ton martial, ne manquant jamais d’asséner avec véhémence à l’écrit comme à l’oral des mots clefs et des formules toutes faites sur « la clarté des convictions », « la force », « l’engagement », « l’exigence », la « responsabilité », « le courage » (ne jamais oublier de parler du courage, ça laisse entendre qu’on en a tout en faisant planer le doute sur l’identité de ceux qui n’en ont pas)…
Dans la tribune qu’elle publie le 24 mars dernier sur son site internet, c’est sur cette toile de fond qu’elle s’alarme d’une poussée « à bas bruit » (à bas bruit, vraiment?) du Rassemblement national dans les campagnes. Atteinte du syndrome du pompier pyromane, elle s’en alarme d’une main tout en continuant de l’autre à attiser des incendies sur sa gauche où l’on n’entend plus que l’écho dissonant et désormais lointain des derniers râles du Nouveau Front Populaire subclaquant. Ce concentré d’ambivalence dans la posture est le poison qui se répand depuis trop longtemps déjà dans les veines du Parti socialiste et qui est la cause de ses spasmes. En faisant le tour des fiefs que la gauche perd encore dans la région Occitanie (mais on pourrait faire le même constat dans bien d’autres régions de France, à commencer par le Nord-Pas-de-Calais), on se dit que le bilan de ces municipales est très lourd: Martres-Tolosane, propre ville de Carole Delga perdue dès le premier tour; même sort pour Figeac, fief de Martin Malvy, son glorieux prédécesseur à la région qui, parait-il, ne s’en remet pas; citons encore Ramonville, l’ancien fief de Pierre Cohen ex-maire socialiste de Toulouse, Launaguet qui bascule à droite après 50 ans de gauche, Carbonne, Millau, Foix, L’Isle-Jourdain, etc. Dans l’ancienne Midi-Pyrénées, il ne reste plus que deux préfectures à gauche: Cahors et Auch où une liste socialiste teintée de centrisme de droite l’emporte de justesse d’une quarantaine de voix. Pendant ce temps-là, la marée brune continue de monter. Castres, ville natale de Jean Jaurès est avalée par le Rassemblement national, tout comme Carcassonne ou Montauban qui, depuis longtemps déjà, frissonne d’un désir trouble pour l’extrême-droite (on se souvient qu’à la veille de sa première élection, en 2001 déjà, Brigitte Barèges en campagne contre le maire PS sortant descendait à Montauban la rue de la République au bras du Front National pour dénoncer l’insécurité dans la ville).
Après les villes, autant dire que le glissement à droite menace clairement les départements, à commencer par celui de la Haute-Garonne. Et ne parlons pas de la Région qui, tous comptes faits au sortir des municipales, aurait toutes les raisons de s’inquiéter de son avenir à gauche… Faut-il avoir de l’estomac pour venir dans ce contexte donner des leçons en invitant « la gauche des appareils » à s’interroger sur son devenir! Le temps d’une saine introspection ne serait-il pas plutôt venu pour Carole Delga (mais aussi, soyons juste, pour le Parti socialiste et ses sommités) qui oublient ou essayent de faire oublier qu’elle et ils sont des acteurs majeurs de cette déroute? Capable de se déclarer en faveur du Nouveau Front populaire pour battre l’extrême droite lors des élections législatives de 2022, elle ne se gêne pas, moins de quatre ans plus tard, pour entraver la poussée unitaire de gauche au deuxième tour des municipales de Toulouse, facilitant du même coup la victoire de Moudenc. Comment comprendre que ne ratant jamais une occasion de se présenter comme la championne de la lutte anti-extrême droite en surjouant les postures agressives contre le Rassemblement national, Carole Delga fasse preuve dans le même temps d’une hostilité aussi obsessionnelle que contradictoire à l’encontre de Jean-Luc Mélenchon et de la France insoumise?
Il n’est même plus besoin aujourd’hui de citer le nom de LFI ou celui de Mélenchon pour traîner dans la boue cette gauche-là…
Car parmi les accélérateurs les plus puissants de la normalisation du Rassemblement national il y a la diabolisation frénétique de la France insoumise. La transformation de la France insoumise, parti de gauche, socialiste, social-démocrate, en parti extrémiste, anti-républicain, antisémite, est depuis le début une pure construction médiatique des oligarques de droite. La manœuvre assassine est largement soutenue à chaque occasion qui se présente par des puissances étrangères (Russes et Israéliens en tête), trop heureuses de jeter des seaux de kérosène sur ces braises qui, partout en Europe, font monter les droites nationalistes. A Toulouse et sur l’ancien territoire de Midi-Pyrénées, « La Dépêche du Midi » anime le bal. Oubliant le mythe jaurésien qu’il s’est forgé de lui-même (à moins qu’il ne fasse plus simplement que céder à ses vieux démons…) le journal accumule depuis des semaines les titres grossiers et les éditoriaux outranciers contre la LFI et Mélenchon. Sans doute pour donner le change, Carole Delga a beau dire ici ou là qu’il n’y pas pour elle « de signe égal entre LFI et le RN », elle ne se prive pas d’employer à chaque occasion la rhétorique du cordon sanitaire, ni d’avoir recours à tout bout de champ à l’expression « les extrêmes« , un puissant dog whistle pour tous les tenants du bloc central et de la droite unis pour casser toute dynamique unitaire à gauche. Le cerveau humain apprend par la répétition nous disent les neurosciences. Notre cerveau, donc, nous pousse à estimer vrai ce que l’on nous montre et répète souvent. Quand bien même tous les éléments sont réunis pour que l’on puisse démontrer (et cela a été démontré à plusieurs reprises) que LFI n’est pas un parti extrémiste (et encore moins antisémite), il semble impossible aujourd’hui de contredire de manière audible cette logorrhée mensongère qui inonde continument réseaux et médias de manière totalement démente.
Il n’est même plus besoin aujourd’hui de citer le nom de LFI ou celui de Mélenchon pour traîner dans la boue cette gauche-là — la gauche authentique en fait, que l’on retrouve dans des formations plus modestes comme Génération.s ou Demain, ou L’Après. Comme le font Mme Delga mais aussi le Parti socialiste, la quasi totalité de la sphère médiatique et une quantité toujours plus grande de citoyens répétant de bonne foi ce qu’ils entendent matin, midi et soir à la radio, il suffit désormais d’employer l’expression « les extrêmes » pour que chacun comprenne de qui l’on parle, à savoir de LFI et du Rassemblement national artificiellement mais bien réellement mis sur le même plan, ou dans le même sac ou, c’est selon, renvoyés dos à dos d’une manière qui sera un jour, mais trop tard, jugée criminellement coupable.
Vous qui lisez ces lignes, pensez bien à cela: chaque fois que vous entendez l’expression « les extrêmes », vous savez désormais que celui ou celle qui en use est en train, consciemment ou non, de propager un mensonge, une calomnie fabriquée de toute pièce pour fracturer la gauche, empêcher à toute force qu’elle s’unisse, empêcher surtout que ses idées odieuses aux puissants de partage des richesses, de reconsidération du pacte républicain, de nouvelle constitution, puissent faire du chemin et aboutir à des réformes que l’establishment assimile, sans nuance mais à dessein, à des actes dangereusement révolutionnaires.
Cela fait longtemps qu’au PS, comme ailleurs sans doute, on préfère sacrifier l’idéal plutôt que de se sacrifier pour lui…
Que nous enseigne la séquence électorale qui s’achève? En tout premier lieu que la gauche n’a pas encore fini de se fracturer et ne semble donc pas prête à se recomposer. Que cette fracturation s’opère, pour ce qui est des partis traditionnels, dans une espèce de désert idéologique et de vide programmatique. A peu près partout en France, la campagne des municipales s’est caractérisée par une absence de débat sur le contenu des projets. Dans la tribune qu’il signe dans Le Monde, le constitutionnaliste Benjamin Morel fait le constat un brin amer que « l’échelon municipal n’est plus un rempart à la crise démocratique ». Cela s’observe et est le signe, mais peut-être aussi la cause, du désintérêt persistant que nos concitoyens ont une nouvelle fois manifesté en s’abstenant massivement. D’un point de vue « socialiste », on peut souligner ce fait aussi qu’un peu partout, les fédérations et les sections du Parti socialiste se sont considérablement rabougries, quantitativement et qualitativement. La force militante calcule beaucoup (souvent petit) et pense peu. Cela fait longtemps qu’au PS comme ailleurs sans doute, on préfère sacrifier l’idéal plutôt que de se sacrifier pour lui. La floraison un peu partout en France de « mouvements » et de « listes citoyennes » n’est-elle pas le révélateur d’une quête de sens, d’une soif de sincérité, d’engagement simple autour de projets concrets, toutes choses que les partis traditionnels ne sont plus en capacité de proposer?
L’économiste Julia Cagé a-t-elle raison de voir dès le lendemain du premier tour de l’élection sur France Culture un retour de la bipartition du paysage politique français? On aimerait le croire tant les épisodes de tripartition tels que celui dans lequel nous sommes enfermés sont généralement annonciateurs de nuées totalitaires. Mais pour cela, il faudra, ou il faudrait, que le Parti socialiste dépasse les contradictions qui le rongent. Bientôt, il n’aura plus le choix qu’entre s’affirmer et s’assumer « de gauche », vivoter dans les limbes, ou disparaître dans la lessiveuse centriste. Les prochaines échéances électorales nous éclaireront sans doute rapidement. Sans attendre, l’industrie sondagière et oraculaire s’est déjà mise en branle pour nous expliquer et nous convaincre qu’à gauche, Glucksmann serait le sauveur. Autant dire que nous ne sommes pas encore sortis du bourbier…