Alors qu’il n’a jamais été autant nécessaire de remettre l’idée socialiste sur ses deux pieds, l’essai de Joseph Andras La Vie bonne, notre socialisme, tombe à point nommé, comme une bouffée d’air frais qui nous sauve de l’étouffement et nous relance sur les chemins de l’espoir. Non, nous ne sommes pas complètement foutus. Une idée qui nous avait été confisquée et que l’on croyait durablement flétrie peut encore nous sauver. Elle a pour nom socialisme et — joie, bonheur — se remet à bourgeonner et à fleurir dans les interstices que n’a pas encore réussi à colmater un capitalisme démentiel. Le pari social-démocrate ayant depuis belle lurette fait la démonstration de son incapacité à composer avec ce léviathan, il est urgent de revenir à l’ambition initiale consistant à faire advenir, simplement et sans chichis, une société égalitaire et juste. Système parfaitement antagoniste au système capitaliste, le socialisme ne peut advenir que par un effet de renversement diamétral, ce qui d’emblée inscrit ses promoteurs dans un processus révolutionnaire.

« La Vie bonne, notre socialisme », de Joseph Andras, aux éditions Divergences 255 pages, 18€
Et pour cadrer l’emploi du concept de révolution dans une démarche qu’il situe à l’opposé de la force, Joseph Andras emprunte à Cornelius Castoriadis sa définition du mot qui « ne signifie ni guerre civile, ni effusion de sang. La révolution, écrit le penseur franco-grec, est un changement de certaines institutions centrales de la société par l’activité de la société elle-même: l’autotransformation explicite de la société condensée dans un temps bref. »1 Cette question de la révolution, des peurs que le mot charrie, des massacres dont elle fut si souvent la cause, est longuement évoquée, avec grande finesse et humilité, sur une ligne que l’auteur, tout en la sachant fragile, trace fermement. Car des chemins existent qu’il nous faut chercher, qu’il nous faut vouloir, et desquels nous ne devrons pas nous écarter.
Qu’est-ce que le socialisme, donc? « Le socialisme est la vie bonne contre la force »2 écrit Andras qui enchaîne au fil des pages et des chapitres les définitions les plus lumineuses qu’il ait pu trouver au fil d’une histoire qui débute au XIXe siècle et s’est déployée depuis sur tous les continents de la planète jusqu’à cet écosocialisme qui ouvre aujourd’hui de nouvelles portes. Et par pitié, que l’on ne s’arrête pas aux échecs qui ont accouché de dévoiements monstrueux comme le stalinisme et autres totalitarismes catastrophiques. Une citation d’Aimé Césaire souligne opportunément dès les premières pages3 que « des bureaucraties coupées du peuple ont réussi la piteuse merveille de transformer en cauchemar ce que l’humanité a longtemps caressé comme un rêve: le socialisme ». Le socialisme dont il sera question au fil des pages est bien plutôt un rêve, comme celui de Pierre Leroux, ouvrier typographe qui, en 1845, le définit comme « la doctrine qui ne sacrifiera aucun des termes de la formule Liberté, Fraternité, Egalité, Unité, mais qui les conciliera tous ».4 Le spectre est donc large qui permet d’embrasser et d’embarquer toute une cohorte de « ismes » marchant dans la même direction. Le féminisme, l’animalisme, l’anticolonialisme, l’antiracisme sont des socialismes. On se méfiera tout de même de l’humanisme traditionnel que Claude Lévi-Strauss qualifiait de « cycle maudit » et auquel il préférait un « humanisme généralisé » réconciliant l’Homme et la Nature5. On se détournera, pareillement aux bouddhistes et taoïstes, de tout anthropocentrisme car « d’autres chemins ont été pris; d’autres chemins pourront être pris ». L’auteur nous rappelle au passage cette évidence que « rien ne condamne quantité d’êtres humains à marcher entre un élevage concentrationnaire de porcs mutilés et une rivière empoisonnée aux métaux lourds. Nous avons la possibilité de nous déchaîner de la puissance. Nous pouvons abandonner le culte de la force », écrit-il encore6. Nous retiendrons pour notre part cette « signification originelle » qu’attribue André Gorz au mot socialisme qui est « ce qui rend impossible la domination d’autrui ».7
Car dans les temps mauvais qui courent, il est nécessaire de revenir à une dialectique simple: celle qui oppose la force à son contraire car, martèle Joseph Andras au fil de ses pages, « la loi des forts est sans fondement »8. « La force est le capitalisme, mais elle est bien plus que ça: elle est ce qui dévore les poumons du travailleur, jette le chômeur à la rue, distribue inégalement l’espérance de vie, classifie l’espèce en races, brutalise et dévalue la femme, colonise la terre, bombarde le village, frappe l’enfant, rit du dissemblable, entrave l’invalide, saccage les sols, infeste l’eau, salope le vent, abat les animaux », écrit-il encore9. « Les forts ne proposent à l’espèce humaine que de choisir entre le totalitarisme marchand, la guerre civile identitaire et la multiplication incontrôlée des mégafeux », lit-on à l’autre extrémité du livre10. Joseph Andras ne se pose pas en théoricien, il se revendique écrivain, poète, et s’aventure en tant que tel dans les méandres de la grande idée socialiste, la matrice de tous les communisme, anarchisme, marxisme, trotskysme, maoïsme, guévarisme et autre anarcho-syndicalisme dont aucun n’est porteur d’une vérité définitive mais dont tous s’abreuvent à la même source, tètent à la même mamelle nourrissant les rêves d’un monde égalitaire, juste, résilient. La liste des hommes et des femmes qu’il convoque et cite au fil des pages est impressionnante et nous dit combien cette grande affaire occupe le monde depuis deux siècles et plus, dans ses moindres recoins, au Nord comme au Sud, à l’Est comme à l’Ouest. Simone Weil, Clara Fraser, Robert Owen, Kohei Saito, Andreas Malm, Angela Davis, Pierre Leroux, Benoît Malon, Louise Michel, Elisée Reclus, Charles Fourier, George Sand, Frantz Fanon, Victor Serge, Edward Saïd, Kwame Nkrumah, Gandhi, Orwell, Tony Cliff, James Baldwin, Julius Nyerere, Thomas Sankara, Nawal El Saadawi, Clara Zetkin, Flora Tristan, Fred Hampton, Malcolm X, Martin Luther King, André Gorz, tous ces noms et d’autres encore, que l’on cite ici en vrac et dans le désordre (en vous invitant à les taper dans un moteur de recherche), nous révèlent combien cette grande idée socialiste est partagée, creusée, explorée, espérée partout et depuis fort longtemps dans les moindre recoins du monde.
Et c’est bien le principal mérite de ce livre que de nous dire, à nous les désespérés du capitalisme ravageur, que nous ne sommes pas seuls, qu’une idée, notre grande idée, comme le mycelium des arbres formant de grands réseaux mycorhiziens, chemine et tisse en sous-sol, et qu’il nous faut donc continuer de l’alimenter, de la travailler encore et encore, de la faire circuler de bouches en oreilles pour qu’un jour enfin, elle surgisse et s’empare de la force, et la réduise à néant, et nous sauve. Nous entrons aujourd’hui, selon Andras, dans le quatrième temps du socialisme, « celui d’un socialisme clairement revendiqué, populaire, démocratique, écologique et organisé, aussi à l’aise avec l’égalité que les capitalistes et les fascistes le sont avec l’inégalité ».11 Les trois premiers temps furent celui de la formulation de l’idée au XIXe siècle, celui de la mise en place planétaire de sa forme d’Etat-parti militarisé à partir de 1917, et celui, troisièmement, du mouvement indigène zapatiste en 1994 au Mexique suivi dans les années 2000 de la vague latino-américaine des révolutions bolivarienne et vénézuélienne.
Lire ce livre formidablement bien écrit et incroyablement documenté, le faire circuler, le prêter, l’offrir, en parler autour de soi, mais également en soi, est déjà faire oeuvre utile. Non seulement on y apprend, mais on y gagne une furieuse envie de se mettre en mouvement. Car si l’on espère encore pouvoir sauver l’humanité des désastres qui nous sont promis et qui sont déjà là, il n’y a qu’une seule issue possible à laquelle on n’accède que par une seule porte sur laquelle est écrit « Socialisme ». Et si vous trouvez encore le mot ringard, usé, vidé, dévalué, faites vôtre la formule pleine d’allant de Joseph Andras: « Un mot ça se relève, comme un blessé. »
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1- « La Vie bonne », p. 226
2- Ibid, p. 19
3- Ibid, p. 16
4- Ibid, p. 17
5- Ibid, p. 93
6-Ibid, p. 91
7- Ibid, p. 28
8- Ibid, p. 248
9- Ibid, p. 20
10- Ibid, p. 250
11- Ibid, p. 247